03 septembre 2006
Le Cri du péagiste dans sa cabine même
02 septembre 2006, Pierre Assouline, La République des Livres
Ils sont vraiment très forts au Dilettante. Au moment préçis où réapparaît sur les cimaises du musée d'Oslo Le Cri d'Edward Munch qui y avait été volé il y a deux ans, apparaît en librairie Le Cri (128 pages, 14 euros, Le Dilettante)) de Laurent Graff, récit dans lequel ce vol occupe une place centrale... Jusqu'où va se nicher le démon du marketing ! On sait que certains éditeurs ont le bras long mais tout de même. Un tel signe ne saurait demeurer sans interprétation. Ad libitum... Le rapprochement s'est imposé lorsque ma voisine dans le TGV Genève-Paris, avisant le livre que j'avais entre les mains, m'a fait remarquer la troublante coïncidence. Pourquoi l'avais-je emmené pour ce court séjour sur les rives du Léman ? La dédicace de l'auteur probablement :"Le Cri. A bon entendeur, salut !" Bien trouvée, la formule. Et aussi la citation placée en épigraphe évoquant ce fameux blanc dont on se demande depuis si longtemps où il va quand fond la neige.
On sait que Le Cri (1893) représente un visage terrifié par ce que l'on suppose être un hurlement inhumain sous un ciel rouge sang ; bouche grande ouverte, le personnage se tient la tête en se bouchant les oreilles, les traits tordus exprimant une douleur archaïque. C'est devenu une icône galvaudée à force d'être reproduite sur les couvertures de livres et les pochettes de disques, dans les manuels et les magazines, et au mur de la salle d'attente de mon ORL (mais pas sur les boîtes de chocolat). Qu'est-ce que Graff a bien pu en faire ?
Le narrateur travaille dans une cabine de péage sur une autoroute. Non à la sortie comme les collègues mais à la barrière. C'était son rêve d'enfant, faire payer les automobilistes, tout à sa fascination de ce long fleuve de bitume, parc d'attractions qui ne dit pas son nom. Il aime son travail à n'en pas douter. Toute la journée, en écoutant des chansons de Nat King Cole, il dévisage les gens, se raconte des histoires, fait connaissance parfois. C'est le plus souvent avec Daniel le gendarme que les conversations ont lieu, à défaut de Florent Pagny qui passe et qui paie comme tout le monde. Et ce n'est pas pour tromper l'ennui car il adore l'ennui, état qui s'accorde le mieux à l'idée de l'autoroute. De la monotonie de son existence se dégage un charme que l'auteur rend avec beaucoup de justesse. Jusqu'au jour où Daniel le gendarme et lui découvrent une auto abandonnée sur le parking du restaurant. A l'intérieur, dans une house, Le Cri. Le jeune péagiste l'emporte et l'installe sur une étagère conçue à cet effet dans sa cabine même. J'arrête là car si je vous raconte tout, comme le récit est bref, ce serait injuste pour l'auteur. D'autant que son Cri à lui vaut vraiment d'être entendu puis écouté. Laurent Graff a une voix ; il est espiègle à souhait, nonchalant, drôle et ne se regarde pas écrire. Son livre est une petite chose légère et douce que l'on pourrait siffler comme un air avec émotion. Plutôt rare par les temps qui courent. Un récit estampillé "Qualité Dilettante", comme on peut le dire de ceux de Minuit ou de Pol entre autres. Car il n'est pas surprenant que les livres publiés par une petite maison d'édition aient un point commun : le goût, l'humeur, la personnalité de celui qui les choisit.
http://passouline.blog.lemonde.fr/livres/
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