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27 avril 2006

Pinault le Sérénissime

L'Express du 27/04/2006, Art contemporain

par Thierry Gandillot

Amateur d'art depuis plus de trente ans, ce magnat de la finance est devenu l'un des plus grands collectionneurs du monde. Et il le prouve. Rendez-vous à Venise le 30 avril

François Pinault est un peu le Buster Keaton du CAC 40. On le voit rarement sourire. La dernière fois qu'il a ri franchement, dit-on, c'est lorsque la rumeur lui a rapporté que certains élus des Hauts-de-Seine prétendaient qu'il avait abandonné son projet de fondation sur l'île Seguin parce que sa collection n'existait pas. Or la voici, cette mythique collection ou, plus exactement, un pan de celle-ci. C'est, en effet, la partie émergée de l'iceberg (environ 230 œuvres) qui va se révéler dans le cadre sublime du palazzo Grassi.

Cette collection, le magnat de l'industrie du bois, devenu celui du luxe et de la distribution, commence à la constituer, au début des années 1970, par l'achat d'un Paul Sérusier, rapidement suivi d'un Piet Mondrian. Puis, à mesure que ses connaissances s'approfondissent et que son goût s'affirme, Pinault se tourne vers l'art contemporain. Conseillé par le légendaire Marc Blondeau, puis par Philippe Ségalot, formé par le précédent, et son associé Franck Giraud (qui le mettra sur la piste de magnifiques Rothko), mais aussi par Caroline Bourgeois (pour l'art vidéo) ou Elena Geuna (pour l'arte povera), l'homme d'affaires compose, en une trentaine d'années, l'une des collections les plus importantes de la planète. On parle de plus de 2 000 œuvres, stockées ici ou là, en fonction de leur achat ou de leur taille - certaines sont monumentales. Rares sont ceux qui, en dehors de Pinault, connaissent l'ensemble de sa collection - «Guère plus de cinq personnes», avance le président du palazzo Grassi, Jean-Jacques Aillagon.

Pour cela, le patron de PPR n'aura ménagé ni sa peine ni son carnet de chèques. Lui signale-t-on une œuvre importante qu'il saute dans son jet privé pour la contempler. Il fréquente les ateliers, devenant le familier des plus grands artistes, comme Richard Serra ou Jeff Koons, dont le Balloon Dog va monter la garde devant le palais. Cerise sur le gâteau, il s'offre, en 1998, la société de vente aux enchères Christie's. Grâce à la prestigieuse maison, fondée en 1766, il s'empare ainsi d'un poste de vigie incomparable lui permettant de repérer le moindre frémissement du marché. Il achète et revend, pas tant pour spéculer, comme certains le prétendent un peu rapidement - même si dans l'âme de tout collectionneur sommeille un spéculateur - que pour construire, autour d'artistes qu'il aime, un ensemble cohérent qui lui convienne et qui fasse sens. Toujours est-il qu'aujourd'hui Pinault est l'un des acteurs majeurs du marché de l'art et que ses choix influent sur la cote des artistes. «Ses connaissances sont impressionnantes, poursuit Aillagon. Il consulte et lit beaucoup, se forgeant une vraie connaissance de l'art du XXe siècle.» Même si, parfois, il ne dédaigne pas de mettre la main sur un dessin ancien.

«Je me suis aperçue qu'il connaissait mieux certains artistes, que moi»
Alison Gingeras

A peine avait-il renoncé à l'île Seguin que François Pinault demandait à Tadao Ando, déjà chargé du projet parisien avorté, de repenser l'aménagement du palazzo, construit, entre 1748 et 1772, par Giorgio Massari, l'architecte de l'église des Gesuati, pour la riche famille bolognaise des Grassi. Ando choisit, comme à son habitude, la sobriété. Respectant les magnifiques fresques de Michelangelo Morlaiter et de Francesco Zanchi, le Japonais installe des cimaises blanches, en légère avancée des parois, qui les masquent sans les toucher. Les passages conservent leur encadrement de marbre originel, tandis que l'éclairage est assuré par près de 1 500 sources lumineuses logées dans 120 poutres d'aluminium. Un vélum translucide a été posé sous la verrière de l'atrium, afin d'en masquer la charpente et de diffuser une plus belle lumière. «Ando, commente Aillagon, respecte le bâtiment, de sorte qu'on oublie la muséographie pour se concentrer sur les œuvres. On a rarement vu quelqu'un s'effacer de façon aussi radicale devant son sujet.»

C'est à Alison Gingeras, une jeune Américaine de 32 ans, qu'est revenue la lourde tâche de sélectionner les œuvres. Conservateur adjoint au musée Guggenheim de New York, elle a passé cinq ans, de 1999 à 2004, au Centre Pompidou. Alors qu'elle avait déjà été pressentie pour l'île Seguin, son chemin croise à nouveau celui de François Pinault, en juin 2004, pendant les Jeux olympiques d'Athènes. L'homme d'affaires français était venu pour l'inauguration d'une exposition consacrée à la collection de son ami Dakis Joannou. «J'avais une connaissance superficielle de sa collection. J'avais repéré plusieurs des artistes qu'il suivait et envers lesquels il avait de fortes affinités, mais j'ignorais l'éventail de ce qu'il possédait. Je savais qu'il avait quelques Jeff Koons, mais je ne me doutais pas qu'il y en avait autant. J'ai découvert également l'ampleur de ses acquisitions en matière d'arte povera.»

En septembre 2005, Alison s'installe dans la petite pièce contenant les archives de la collection, entreposées au-dessus du bureau présidentiel de François Pinault. «Chaque œuvre y est répertoriée, avec les photos et les documents la concernant. Je suis restée là des heures à tout regarder. La tête me tournait. Il y avait tant d'œuvres fameuses dont je connaissais l'existence, mais j'ignorais qu'il les possédait!» A côté de la quarantaine d'artistes collectionnés en profondeur, l'ensemble lui ménage des surprises, comme David Hammons, Pier Paolo Calzolari, Francesco Lo Savio… Beaucoup de jeunes artistes encore inconnus, aussi.

Au terme de ses recherches, Alison Gingeras décide d'organiser l'exposition en suivant deux fils rouges: d'abord la forte attraction de Pinault pour l'abstraction, voire le minimalisme, avec des œuvres majeures de Rothko, Brice Marden, Robert Ryman, Agnes Martin… (à l'exception de l'abstraction gestuelle d'un Jackson Pollock, par exemple); son goût, ensuite, pour les artistes issus de l'iconographie pop combinée à d'autres stratégies esthétiques, comme Takashi Murakami, Damien Hirst, Jeff Koons, David Hammons ou Cady Noland.

La première liste établie par Alison Gingeras comprend 400 œuvres qu'elle fait reproduire en miniature et avec lesquelles elle joue dans une maquette réduite du palazzo Grassi. Chaque semaine ou presque, elle présente son work in progress à Pinault, qui commente, ajoute des œuvres, en retire d'autres. «Chaque fois, il avait raison, reconnaît Alison. Je me suis aperçue qu'il connaissait mieux certains artistes, comme Ryman ou Martin, que moi.» Ensemble, ils décident de commander des œuvres pour certains lieux précis du palais. Ainsi le Suisse Urs Fischer a-t-il conçu Vintage Violence, faite de 1 700 gouttes de pluie en plâtre rouge, suspendues à des fils de Nylon. Le Danois Olafur Eliasson, lui, va déposer sur la façade néoclassique du palais une sorte de peau lumineuse composée d'un maillage de cordes faites dans un matériau expérimental qui s'illuminera à la tombée de la nuit.

Fin décembre 2005, la liste définitive est établie et le titre de l'exposition choisi: Where Are We Going?, un hommage rendu tant à Gauguin (D'où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous?, 1897) qu'à Damien Hirst (Where Are We Going? Where Do We Come from? Is There A Reason?, 2000-2004). Quant au maître des lieux, il accueillera les visiteurs en haut de l'escalier d'entrée sous la forme du scanner de son crâne surmontant celui de ses tibias, peint par le Polonais Piotr Uklanski. Une façon d'être là sans être là et de rappeler ses manières de flibustier de la finance tout en adressant un clin d'œil aux vanités chères aux peintres classiques.

Where Are We Going?, palazzo Grassi, Venise, du 30 avril au 1er octobre.

http://www.lexpress.fr/mag/arts/dossier/artcontemporain/dossier.asp?ida=437919

Commentaires

intéressant comme article...comme quoi, il y a encore des mécènes...

Ecrit par : wrath666 | 28 avril 2006